dimanche 16 juin 2013

La Légion Française d'Uruguay

Je vais vous parler d'un chapitre que je ne connaissais absolument pas et que j'ai découvert grâce à un monsieur féru d'histoire. Même dans la société uruguayenne, peu ou presque pas de gens connaissent l'apport de cette Legión francesa ou Légion Française durant le siège de Montevideo entre les années 1843 à 1851.

Quand je parle de légion, je ne parle pas de Légion Étrangère comme on pourrait le croire. Eux se sont arrêtés à la célèbre et triste bataille de Camerone au Mexique mais ils n'ont jamais fait d'incursion en Amérique du sud (à ma connaissance à part la Guyanne Française). Afin d’étayer mon article, j'ai puisé à peu près toute l'information provenant de ce féru d'histoire, M. Lionel Dupont, car peu de bouquins en parlent en Uruguay et je ne parle même pas des bouquins français à moins d’être vraiment spécialisé dans le militaire et l’Amérique du sud.

Au début de l’année 1843, les français et les italiens de Montevideo sont les premiers à vouloir s'organiser afin de défendre leurs familles et lutter par leurs propres moyens contre les menaces des assiégeants des troupe du général Manuel Oribe et de l'argentin Manuel de Rosas (gouverneur de la province de Buenos Aires) envers les étrangers du pays (Italiens, Français, Allemands, Anglais, etc). Ne pas oublier que nous sommes en plein dans la Guerra Grande en Uruguay, bataille de 1838/1839 jusqu’à 1851. Voici le sommaire provenant d'un de mes précédents articles. Cet article de la Guerra Grande vous parle de la description des Blancos versus des Colorados dont vous aurez besoin de comprendre afin de lire et comprendre cet article.


L’élément déclencheur de la création de cette légion fut la diffusion à travers la presse des horreurs de l'invasion. L’égorgement à Salto de M. Ferré, ancien militaire originaire de St-Gaudens (Haute-Garonne), l’exécution au Paso de Los Torros de Pierre Laraud et de sa famille. Des réfugiés basques, béarnais ou bigourdans qui doivent tout quitter arrivent sur Montevideo dans l’épouvante (ainsi que des autres étrangers, surtout italiens). Les fortifications de la ville, édifiées par les espagnols au XVII, sont remontées. Le long des rues Ejido et Jaguaron, de nouvelles fortifications sont édifiées dans la hâte. 

Bien que certains se trouvent dans l’armée du général Manuel Oribe, les basques et les béarnais, qui construisent les fortifications, forment encore l'essentiel des briquetiers, charroyeurs, carriers, terrassiers et maçons au ordres de l'ingénieur Jean-Pierre Cardeillac, bras droit de l’ingénieur en chef JM Echeandia. D'ex-corsaires français commandent les batteries principales. La flotte navale française de l'amiral Le Prédour débarque des cannons et des artilleurs afin de protéger les ressortissants français contre les possibles assauts de l’armée qui assiège la ville composée d'environ 4000 Blancos et 3000 soldats de la Confédération d'Argentine, le tout supervisé par le général Oribe.

Les fondateurs de la Légion Française

Auguste Dagrumet, un des fondateurs d'un des nombreux journaux de langue française de Montevideo à cette époque, le Patriote français, jouera un rôle considérable dans la création de la Légion Française. Ce quotidien a claironné haut et fort l'émotion de ses compatriotes. Il était animé par une équipe de rédaction constituée par ses fondateurs (Auguste Dagrument et Joseph Vial), vétérans nostalgiques de l'épopée Impériale et par de jeunes Républicains rescapés des barricades parisiennes de 1830.

Toutefois, Dagrumet, déjà âgé, n’avait ni le charisme ni le faconde de Jean-Chrysostome Thiébaut, deuxième co-fondateur et futur chef de ce corps de volontaires.

Les principaux personnages

Auguste Dagrunet était une ancien loup de mer Nantais, fondateur en 1818 du premier journal français de Buenos Aires. Il deviendra par la suite corsaire uruguayen contre les navires brésiliens lors des premières guerres pour l’indépendance de l'Uruguay avant de devenir, en 1843, le co-fondateur du "Patriote Français".

Jean-Chrysostome Thiébaut (1790-1851) était un marseillais hâbleur entreprenant et polyglotte, mâtiné de Lorrain tenace, avait encore adolescent, délaissé sa famille bourgeoise pour courir l’aventure impériale dans l’armée du Prince Jérôme Bonaparte. En 1823, il sera au côté du fameux colonel Favier pour (déjà) organiser en Espagne, une "légion de la liberté" parmi les exilés français. Mais après cela, Thiébaut traînera pendant 20 ans une misérable existence dans différents pays du monde. Il passe d'abord au Portugal où il sera condamné à mort. Il court ensuite le cachet à Londres converti en professeur de français, puis il erre au Brésil en pacotilleur aux mines de Gerais puis finalement journaliste et boucher malchanceux à Rio de Janeiro. En 1840, il est comptable dans une maison de commerce de Montevideo.

Tant d'aventures n'ont cependant pas épuisé son énergie, ni sa faconde méridionale lorsque les événements de 1842-1843 vont lui faire revivre, en son âge mûr (53 ans), les rêves de sa jeunesse orageuse. Il a encore une belle prestance avec sa haute taille et portant encore quelques kilos superflus et auréolé du prestige de la légende Napoléonienne. Son verbe sonore peut claironner en quatre langues latines, celles qui se parlent dans le cosmopolite Montevideo: le français avec l'accent de Marseille, l'espagnol, le portugais et l'italien.

La création de la Légion Française

Au cours des premières semaines de 1843, le futur Colonel Thiébaut et ses amis, journalistes du Patriote français , lancent la fondation d’un régiment baptisé "les Défenseurs de la liberté" dont tous les hommes seraient des volontaires recrutés parmi les immigrants français de Montevideo (petits commerçants et artisans). Le chef ainsi que les officiers seront élus par les volontaires eux-mêmes.

C’est donc seulement au début du mois de février 1843, avec une nouvelle approche des assiégeants du général Oribe et de ses alliés, et par un réflexe d'autodéfense contre la xénophobie anti-française des attaquants que l'idée de constituer ce nouveau régiment des "Défenseurs de la liberté". Soucieux de voir respectée par les assiégeants la neutralité des nations européennes, le consul français, M. Pichon, avait vainement tenté de s’y opposer.

La Légion avec les troupes uruguayennes

Le 4 avril 1843, Thiébaut sera élu commandant du régiment des "Défenseurs de la liberté" par les acclamations de ses compatriotes de Montevideo. Il sera flanqué du vieil Auguste Dagrumet qui allait devenir son fidèle chef d'état major. Il prend la tête de ses hommes et drapeau uruguayen au poing, il s'en va offrir au général (argentin) José Maria Paz, le concours des volontaires français pour la défense de la ville. Le général Paz qui commande les forces uruguayenne dispose, de son coté, de techniciens et d’ingénieurs d’artillerie ainsi que de munitions en abondance fournie par les flottes anglo-françaises. On parle de 2500 légionnaires français (ce qui est assez impressionnant à cette époque).

Les principales dates

Le 6 avril 1843, une circulaire comminatoire est émise par Oribe contre les étrangers qui prendraient parti contre son parti des Blancos. Celle-ci sera la goutte d'eau qui fera déborder le vase.

Le 7 avril 1843, le gouvernement de Montevideo, inquiet par les défections des émigrants espagnols et celles des vieilles familles bourgeoises de Montevideo passées dans le camp des assiégeants, accepte l'offre du colonel Thiébaut. Les défilés, scandés par la Marseillaise redoublent d’intensité.

Ce régiment de volontaires constituait l’essentiel des forces Colorado mais s'ajoutera aussi en plus des français, plus 500 légionnaires italiens commandés par Giuseppe Garibaldi (photo ci-contre), de 500 émigrés argentins "Unionistes", de 1400 noirs émancipés pour l’occasion et de 800 gardes nationaux uruguayens. Une armée très cosmopolite et provenant de tous les horizons totalisant 5000 hommes opposés aux 7000 assiégeants du général Oribe et des troupes fédéralistes d'Argentine de Manuel de Rosas.

Le 9 avril 1943, les tambours de la Légion Française battent le rappel dans tout Montevideo. Les volontaires, armés tant bien que mal se forment en compagnie derrière leurs capitaines tout fraîchement élus, comme dans la plus démocratique des gardes nationales française. Thiébaut vient en proclamer solennellement les noms. Accueilli au cris de "Vive notre colonel" le vieux soldat prononce une harangue après avoir brandi son épée.

Le 28 avril 1843, plusieurs français du bataillon de la légion tombent dans une embuscade où ils seront torturés et massacrés.

Le 11 mai 1843, plus de 3000 volontaires sont alignés sur la Plaza Mayor pour recevoir leur drapeau.

Sortie du 5 juillet 1843. Encore mal aguerris, on compte de nombreux blessés et prisonniers (torturés) parmi les volontaires.

Le 9 juillet 1843: Bénédiction du drapeau de la Légion Française ( drapeau tricolore surmonté de l'aigle impériale avec faisceau républicain) et de celui de la Légion italienne commandée par Guiseppe Garibaldi (drapeau noir, avec le Vésuve au centre) sur le parvis de la cathédrale Matriz, en présence des Ministres du Gouvernement de la Défense. Parrainage des deux drapeaux par Doña Bernardina de Rivera, la propre épouse du président de la République, le général Rivera.
 
Le 2 octobre 1843: Sur le terrain d'exercice de la Plaza de Cagancha (qui n'est pas la place que l'on connaît aujourd’hui), on rassemble les 3 légions composées d’étrangers. La Légion Italienne avec Garibaldi, la Légion Française avec le colonel Thiébaut ainsi que la Légion Basque avec le colonel Pie. Sous la pression des autorités navales et consulaires française, le ministre de la guerre uruguayen demande aux volontaires français de se prononcer librement afin de savoir s'ils sont prêt à mourir pour un pays qui n'est pas leur patrie. Tous les français acceptent de défendre la ville et le pays.

Le 14 octobre 1843: Au nom de la neutralité des nations européennes, l'escadre française menace de canonner Montevideo si les volontaires Français continuent à refuser le retrait de la cocarde tricolore portée sur leurs uniformes. Bel élan de solidarité, n'est-ce pas?

Le 17 décembre 1843: Le consul français, M. Pichon fait une première tentative pour obtenir la dissolution de la légion française.

Le 31 décembre 1843, le consul français Pichon (encore lui!) ayant échoué de dissoudre le corps de volontaires sera obligé de rompre avec le gouvernement de la Défense et rembarque à bord du bateau Atalante (Avis perso mais je vois cela plus comme une fuite en avant car il devait mouiller dans son pantalon face aux belligérants). Mais en partant de Montevideo, il fera savoir aux volontaires qui persisteraient à rester membres de la légion qu'ils seraient déchus de leur nationalité Française. Ce qui ne fit rien changer dans la décision des volontaires et qui restèrent fidèle à leurs devoirs de défense envers le nouveau pays qui les accueillit.

Le 11 avril 1844: Dissolution de la légion. Ses membres deviennent uruguayens parmi les plus "acriollados" d'entre eux (on pourrait traduire par ceux qui avaient pris les habitudes du pays). Beaucoup de ces volontaires étaient déjà entrés individuellement dans l'armée uruguayenne où ils faisaient carrière comme commandants de batteries. En tant que corps spécifiquement français, la légion française connaîtra donc à peine quatorze mois d'existence mais marquera à jamais l'esprit des habitants du pays de voir ces émigrants qui se battront farouchement pour la liberté d'un pays qui n’était pas le leur mais qui le deviendra par la suite.

Entre son baptême du feu à la sortie du 2 juin 1843 et le combat de Tres Cruces du 24 avril 1844 (sur les emplacements actuels de l'Hôpital Italien, du Stade et du Parque de Los Aliados), la Légion Française de Montevideo a participé à de nombreux engagements avec l’armée uruguayenne accompagnée des italiens, des basques, des afro-uruguayens, etc.

Beaucoup de ces volontaires seront tués en pleine action, par balles ou coups de lances. D'autres ont été décapités après avoir être faits prisonniers. D'autres décèdent à l'hôpital français au cours d'opérations faites sans anesthésique la nuit à la chandelle. L'hiver de 1843 sera particulièrement rigoureux et beaucoup de français de tous âges mourront de maladie, de scorbut ou de typhus. En effet, la ville assiégée était dépourvue de viande, d'eau potable de bonne qualité et de bois à brûler.

Pendant le siège de la capitale durant la Grande Guerra, de 500 à 600 volontaires français, membres de la Légions française ou Basque puis de l'armée uruguayenne, seraient morts aux combats ou de leurs suites. Le père, Claude Marie Bracinnay, historiographe et aumônier de la Légion Française s'était chargé d’en dresser un inventaire détaillé reprenant l’état civil des disparus, leur département d’origine et la cause du décès.

En 1866, le Colonel Aguiar, préfet de Montevideo de l'époque, avait aidé les anciens légionnaires français à retrouver les restes de leurs camarades torturés et massacrés par les assiégeants à la suite de la malheureuse sortie du 28 avril 1843. 72 corps (dont 40 décapités) furent retrouvés. Ils furent inhumés le 29 avril dans la tombe agrandie de ce fait du Colonel Thiébaut, en présence d'une grande assistance et le concours de nombreuses autorités uruguayennes et françaises. D'autres cérémonies eurent lieu en 1888, 1892, 1894, 1909, et enfin en 1936 lors du transfert du panthéon au cimetière du Buceo.

Ci-dessous, quelques noms de membres de la Légion Française décédés aux combats pour l'Uruguay. Entre parenthèse se trouve le numéro de département ainsi que la ville d’où ils proviennent.

Jean Abadie, Jean Baptiste Adam (64, St-Jean de Luz), Agatagaray, Jean Alzieu (09, Verdun, Ariège), Guillaume Arranset, Honore Aubert (13, Aubagne), Jean Barret, Jean Barrère, Jules Bazergues (65, Bissas), Jean Beauge (76, Bolbec), T. Bermotte, Dominique Bidegain (64), Jean Bidegain (64), Bonnefoi, Jean Bouche, Jean Brau (65, Oursbelille), Jean Brea, Hyppolite Brie (64, St-Jean-Pied-de- Port), Bros, Auguste Cabanne (64, Baudrai), Bernard Cabillon (64, Louhossoa), Henri Caillau (33, Bordeaux), Pierre Calonce (64, Ainhoa), Sébastien Caracotche (64, Agnis), Baptiste Carbonel (34, Agde), Arnaud Capdepont (64, Domezain), Charles Cleret, Jean Cotel, Annibal Dangays (64, Visdos), Bernard Darras (64, Arneguy), Francois Déas (17, St-Genés), Édouard Degat (44, Nantes), Dercam (40, Mont-de-Marsan), Jean Destain (64, Gotein), Dormoy, Édouard Dufond (50, Granville), Jean Dugros (64, Morlane), Jean Duhalde (64, Acharem), B. Duhalde Borde (64, Ordiap), Antoine Dulac (65, Mingot), Dominique Dulac (32, Auch), Jean Duret, Jean Estaferbarry (64), Pierre Etcharren (64, St-Jean-Pied-de-Port), Laurent Etcheverry (64, Armendariz), Pierre Etcheverry (64, Baigorry), Martin Eyarte (64), Raymond Ferrand (65, Sousse), Andre Fonsans, Joseph Francois (64, Lagos), Michel Gaspin (31, Boulogne-sur-Gesse), Grillet, Jean Guillelua (64, Ainhars), Jean Hauris (64, Castetis), Jean Heguigustay (64), Victor Hely (33, Bordeaux), Dominique Idiart (64, Hasparren), Jean Iturbe (64, Espelette), Alexandre Jullien (33, Bordeaux), Arnaud Lagot (64, Aussurrucq), Sauvat Larralde (64), Pierre Lacasteguy (64, Lacarre), Louis Latamine, Jacques Latapie (65, Andrest), Charles de Lavalette, Jean Lecumberry (64, Hasparren), Jean Lecumberry (64, St-Pée-sur-Nivelle), Jean Malhos, Francois Mardelle (36, Déols), Jean Maricoin, Masse, Jean Baptiste Mene (64, Oloron), Paul Minvielle (64, L’Hôpital-d’Orion), Auguste Mirguet (64), Jean Moruno, Ollaberry, Jean Perez, Picot, Bernard Pourteau (64, Balancaux), Jean Rebeille (65, Souez), Pierre Recalde, Pierre Reins (29, Brest), Antoine Riou, Jean Rodriguez, Sénateur Rouiller, Augustin Santage, Pierre Souvelet (64, Itsassou), Dominique Tantos, Jean Urcade (64), Jean Uret (64).

Il y avait aussi des étrangers parmi cette Légion Française comme ces trois représentants qui ont été tués durant les combats mais qui démontraient la volonté de toutes ces personnes provenant de divers pays et de diverses origines de se battre pour ce pays qui les avaient accueillis: Giovani Bonifacio (Italie), Vicente Domato (Espagne), August Hagen (Allemagne).

Journal avec les uniformes des différents corps de la légion française (28 juin 1845)
Aujourd'hui, que reste-t-il de cette légion?

Les visiteurs de la Chapelle des Invalides pourront y apercevoir, en levant la tête vers la voûte, les restes élimés de plusieurs drapeaux tricolores, surmontes de l'aigle impériale avec faisceau républicain. Il s'agit des drapeaux des bataillons de la Legion Francesca offerts en 1860 par le gouvernement Uruguayen au gouverneur des Invalides.

Ces reliques sont le témoignage d’un fait historique, aujourd’hui oublié en France : l’existence d’un régiment de volontaires français, pendant le siège de Montevideo (1843-1851). La participation de 2500 combattants français (soit 50% de l’effectif de l’armée Colorado) est particulièrement significative de la prédominante présence française en Uruguay à cette époque.

Les noms de la liste proviennent du livre de Jacques Duprey "Voyage aux Origines françaises de l’Uruguay", édité en 1950 à Montevideo mais qui est un ouvrage introuvable aujourd'hui.

On trouve quelques livres qui relatent ce moment historique comme La Legión francesa en la defensa de Montevideo de l'auteur de Claudio Maria Braconnay, la légion française a Montevideo de l'auteur de Leogardo Miguel Torterolo ou bien la Légion Française, première année du Siège de Montevideo: Extrait des souvenirs d'un volontaire J. Lefevre (Imprimerie du Patriote Français, 1852)

A bientot

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