mercredi 15 janvier 2014

Écrivain: Isodore-Lucien Ducasse

Et voila notre trio d’écrivains uruguayens d'origine française qui est complété avec ses compatriotes Jules Supervielle et Jules Laforgue. Par rapport à ces compatriotes, la vie d’Isidore Ducasse ou bien sous son pseudonyme de Comte de Lautréamont, auteur dont le succès fut posthume, reste relativement mal connue, par manque de sources.

L’écrivain est le fils de François Ducasse, né le 12 mars 1809 à Bazet au nord de Tarbes et de Jacquette-Célestine Davezac, née le 19 mai 1821 à Sarniguet près de Tarbes. 

François Ducasse émigre vers l'Uruguay vers 1839/1840 car il est détaché comme commis-chancelier à la légation (consulat général) de France à Montevideo. Il fera ce voyage comme des milliers de Basques , de Béarnais vers ce pays d’Amérique du sud malgré le fait que l’Uruguay soit à ce moment en guerre avec l'Argentine.

Sa femme le rejoindra en 1841 sur Montevideo.


François Ducasse (36 ans) et Jacquette-Célestine Davezac (24 ans) se marieront religieusement à Montevideo le 1er février 1846. Mme Davezac est déjà enceinte de son fils de sept mois qui naîtra le 4 avril 1846.

Voici son acte de naissance: 
''Año 1846, 4 de abril, hora del mediodía: ante nosotros, administrador del Consulado General de Francia en Montevideo, ha comparecido el Sr. François Ducasse , canciller delegado de este Consulado, de 36 años; el cual nos ha declarado el nacimiento de un niño que nos ha presentado y que hemos reconocido ser sexo masculino, nacido hoy, a las nueve de la mañana, de él, declarante, y de la señora Célestine-Jacquette Davezac, su esposa, de 24 años, y niño al que, según declaró, quería dar el nombre de Isidore-Lucien. Las declaraciones y presentaciones nos fueron hechas por él en presencia de los señores Eugène Baudry, de 32 años, y Pierre Lafargue, de 41 años, comerciantes franceses ambos, residentes en Montevideo, que han firmado junto con el compareciente y nosotros, después de leída el acta''.

Il sera baptisé le 16 novembre 1847 à la Catedral Metropolitana de Montevideo (Plaza Matriz). Le parrain du petit sera Bernard Lucien Ducasse, frère de François Ducasse, qui vit a Córdoba en Argentine (lui aussi arrivé à la fin du XIXe siècle du Béarn).

Isodore-Lucien Ducasse passe son enfance à Montevideo mais malheureusement sa mère décède le 9 décembre 1847 dans des circonstances mystérieuses mais on pense peut-être à un suicide. Le registre de décès omet le nom de famille et parle seulement de Célistina Joaquina. On ne sait pas qui élèvera vraiment Isodore Lucien.


En 1851, la paix est finalement signée entre l'Argentine et l'Uruguay.

Le 28 juin 1856, son père est nommé chancelier de première classe à la légation de Montevideo qui est un consulat assez important avec celui de Buenos-Aires vu l'afflux de nombre d’émigrants français.

Photo rare: La légation française durant les célébrations du 14 juillet auprès du gouvernement uruguayen.
Vers l’âge de 10 ans, un ami, Philippe Soupault, décrira Isodore-Lucien en disant que c'est un enfant qui aimait aller voir des combats de coqs, faire de la chasse dans les alentours de Montevideo, s'entretenir avec les Gauchos (je vous présente les Gauchos dans mon article un et article deux). Son père essaiera de l’empêcher d'aller faire ses escapades car c’était indigne de la part de son fils (ou disons peut-être plutôt pour l'image du père...). Un fossé se creusera dans les relations avec son père bien que celui-ci soit flatté par la réussite scolaire de son fils à l’école notamment en mathématique.

Épidémie de fièvre jaune sur Montevideo en mars et avril 1857 avec plus de mille morts parmi les européens. François Ducasse est touché par la fièvre et sera proche de décéder de cette fièvre jaune. Il sera absent plus de deux mois de la légation française.

En octobre 1859 ou 1860, il entre comme interne au lycée impérial de Tarbes (Hautes-Pyrénées), lycée qui se distingue dans le calcul, le dessin et le latin. On ne connaît pas la date exacte de son arrivée en France d'Uruguay. Jean Dazet, père de George Dazet deviendra un des tuteurs de Ducasse.

On perd la trace d'Isidore Ducasse début 1863. On suppose qu'il a poursuivi des études dans une école privée ou avec une tuteur pour rattraper le retard de l'école. Le 16 avril 1863, il écrit sur un exemplaire de l’lliade d’Homère traduit en espagnol par José Gomez Hermosilla. Le 17 avril de cette même année, il rentre comme interne au lycée Louis-Barthou de Pau où on le classe comme un élève ''des plus ternes'', triste, silencieux, introverti et replié sur lui-même (peut-être que le soleil de l'Uruguay lui manquait). Il suit des cours en classe de Rhétorique et en 1864, il rentre en classe de philosophie

Le lycée de Pau fin du XIXe siècle.


En août 1866, il obtient son baccalauréat ès lettres avec la mention ''passable''.

Le 21 mai 1867, la préfecture de Tarbes lui délivre un passeport pour Montevideo pour Isodore qui est sans profession. Il s’embarque le 25 mai à Bordeaux sur le bateau Harrick.

Il est en France à la fin de l’année et s'installera dans une maison d’hôtes au 23 rue Notre-Dames-des-Victoires. J.-J. Lefrère suggère qu’il est rentré en France pour passer devant le conseil de révision.On sait qu'il vivra absolument pas dans le luxe mais son père n'en sait rien. C'est grâce à une petite allocation qu'il arrive à payer son loyer et de quoi acheter à manger.

En 1867, il s'inscrira a l’École Polytechnique (le souhait de son père).

Le 22 juillet 1868, Évariste Carrance publie le premier volume de sa série, Les Voix poétiques.

Après plusieurs refus d’éditeurs (y compris d'Alphonse Lemerre), Les Chants de Maldoror qui est imprimé par Balitout, Questroy et Cie sort en août 1868. La plaquette semble n’avoir été commercialisée que début novembre. Ce premier livre a un texte très riche, avec un abord difficile et aux interprétations multiples qui semble incarner une révolte adolescente où le monde de l’imaginaire paraît plus fort que la vie dite "réelle".

Finalement, en janvier 1869, la Revue populaire de Paris de Louise Bader publie une publicité pour Les Chants de Maldoror.

Fin janvier, seconde édition, à Bordeaux, du premier chant des Chants de Maldoror dans le recueil collectif d’Évariste Carrance, Parfums de l’âme.

Durant l’été, le manuscrit des Chants de Maldoror est envoyé à Bruxelles pour être imprimé en version complète. Il envoie un des exemplaires à Victor Hugo. Mais l’œuvre complète sera signée sous le nom de Monsieur le Comte de Lautréamont.

On pense qu'il s'inspira du pseudonyme de Comte de Lautréamont sur le roman de la vie de Gilles du Hamel de Latréaumont (Paris 1627-Rouen 1674) écrit par Eugène Sue et publié en 1838 en France. La seule différence est que Ducasse utilise Lautréamont mais sans la lettre u après le a. Il n'utilisera ce pseudonyme seulement qu'une fois.

Le 9 avril 1870, il publie le fascicule intitulé Poésies I et le 14 juin de cette même année, le fascicule Poésies II. En juillet-août, la Revue populaire de Paris publie une publicité pour Poésies. Ses Poésies I et Poésie II, écrites en prose, consistent en des aphorismes exaltés ou en des réflexions sur la littérature. 

Dans ses poésies, on s'apercevra qu'il ne traite pas les femmes d'un bon angle. Il dira à un journaliste du journal d'El Siglo de Montevideo qu'il se sent rejeté par elles, qu'il ne reçoit aucune attention de leur part et qu'elles ne sont pas attirées par sa présence.

Bientôt, les rumeurs sur l'état maladif d'Isidore Ducasse donnent des signes d'inquiétudes à toute la colonie française de Montevideo. Peu de gens connaissent les réelles conditions du poète. Malheureusement, le 24 novembre 1870, il meurt à 8h du matin dans son domicile du 7 rue Faubourg-Montmartre à l’âge de vingt-quatre ans. Son acte de décès mentionne ''sans autres renseignements'' mais on dit qu'il serait mort soit de la tuberculose ou soit de la syphilis.

En 1874, Albert Lacroix (né le 9 octobre 1834 à Bruxelles), le premier éditeur (en photo à gauche) vend tous les exemplaires de l’édition originale des Chants de Maldoror au libraire-éditeur tarbais Jean-Baptiste Rozez installé à Bruxelles, qui la commercialise après en avoir fait changer la couverture. Le livre est piétiné par de nombreux écrivains et critiques qui sont incapables d'assimiler les aventures. Il faut attendre 1885 afin que Max Waller, directeur de la Jeune Belgique publie un extrait et en fasse découvrir les textes.

Son père, François Ducasse, se trouvant toujours en Uruguay, décédera dans cette ville. Il est enterré dans le Cementerio Central (cimetière central) de Montevideo (numéro de l'emplacement 713) sous le nom de François Ducasse (mais l'ordinateur du cimetière a le nom de Francisco Ducassa). Voici sa plaque ci-dessous au cimetière central de la ville de Montevideo.

Certaines biographies disent 1887 pour sa mort mais la tombe dit 1889...quel est le vrai du faux?


Le poète lui-même:

On dit qu'Isodore Ducasse fut un grand jeune homme brun, imberbe, un peu voûté, nerveux, rangé et travailleur. Il n’écrivait que la nuit et assis à son piano. Il déclamait, forgeait ses phrases, plaquant ses prosopopées avec les accords du piano. Cette méthode de composition faisait le désespoir des locataires de la maison d’hôtes qui, souvent réveillés en sursaut, ne pouvaient se douter qu’un étonnant musicien du verbe cherchait, en frappant son clavier, les rythmes de son orchestration littéraire. Sa chambre, très sombre, était meublée d'un lit, de deux malles pleines de livres et du piano. Il buvait une très grande quantité de café.

Philippe Soupault a parlé plusieurs fois avec lui au sujet de son pays d'origine, l'Uruguay, où il avait une vie libre et heureuse. Souvent, dans la salle d'étude, il passait des heures avec ses coudes sur son bureau, les mains sur son front et ses yeux fixés sur un livre classique qui lui prédisait qu'Isodore-Lucien était perdu dans une rêverie. Soupault et un autre ami, George Minvielle, ont souvent pensé que c'était le mal du pays et qu'ils ne comprenaient pas pourquoi son père ne faisait rien afin de le ramener sur Montevideo.

On peut rajouter aussi le rejet paternel dès la plus jeune enfance d'Isodore-Lucien qui affectera beaucoup l'enfant. Et de plus, il n'aura pas connu de mère étant donné que celle-ci va mourir très jeune. Fils d'un diplomate français qui, après la mort prématurée de sa femme, prendra sa retraite du ministère des Affaires étrangères et consacrera ses énergies en tant qu'instituteur de français et de philosophie. Il prendra grand soin de son apparence mais oubliera complètement son enfant.

Il est mort trop tôt, laissant derrière lui son œuvre éparpillée aux quatre vents; et par une coïncidence curieuse, ses restes mortels ont subi le même sort que son livre. Inhumé dans une concession temporaire du cimetière du Nord à Paris, le 25 novembre 1870,  il en a été exhumé le 20 janvier 1871, pour être ré-inhumé dans une autre concession temporaire.

Voici un lien très intéressant du Lycée Théophile Gautier de Tarbes (ancien lycée impérial) où on retrace la scolarité de Ducasse avec de superbes documents: Isodore-Lucien Ducasse

A bientôt

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